Santé mentale : pourquoi chercher constamment à aller bien peut nous empêcher d’aller mieux
Jamais nous n’avons autant parlé de santé mentale. Dépression, anxiété, burn-out, TDAH, hypersensibilité, trauma, attachement, estime de soi… Les mots permettant de décrire notre fonctionnement psychologique se multiplient et deviennent progressivement familiers. Cette évolution a évidemment quelque chose de positif : mieux comprendre la souffrance psychologique permet de réduire la culpabilité, de faciliter l’accès aux soins et de mettre des mots sur ce qui était autrefois vécu dans le silence. Mais un paradoxe apparaît : plus nous apprenons à nous observer psychologiquement, plus nous risquons parfois de nous surveiller. À force de chercher ce qui ne va pas, de scruter nos émotions, d’interpréter nos réactions et de nous demander en permanence si nous sommes "normaux", nous pouvons transformer notre vie intérieure en véritable tableau de bord... ! A ce propos je me souviens de Thomas, 29 ans, qui me disait : "Je ne sais plus si je vais bien. Dès que je ressens quelque chose, je me demande ce que ça signifie. Si je suis fatigué, j'ai peur de tomber dans la dépression. Si je n’ai pas envie de voir mes amis, je pense que je m’isole et que ça n'est pas bon pour moi. Si je suis anxieux, je me demande si je ne fais pas un trouble anxieux." Son problème n’était plus seulement ce qu’il ressentait. C’était devenu la nécessité de savoir exactement ce qu’il ressentait.
Quand l’introspection devient une surveillance
L’introspection est évidemment utile. Elle permet de mieux comprendre ses besoins, ses émotions et ses fonctionnements. Jung parlait des "bénéfices de la conscientisation". Mais, comme beaucoup de choses, elle peut devenir contre-productive lorsqu’elle devient excessive. On peut alors observer un mécanisme assez simple : Je ressens quelque chose → je l’analyse → je cherche ce que cela signifie → je vérifie si c’est normal → je constate que je ressens encore quelque chose → je l’analyse davantage. L’attention portée au problème augmente alors paradoxalement sa présence. C’est un phénomène bien connu dans de nombreux domaines : plus nous cherchons à contrôler consciemment certains phénomènes spontanés, plus ils peuvent devenir envahissants (c'est au coeur de la thérapie ACT). Essayez, par exemple, de vérifier toutes les trente secondes si vous êtes détendu. Vous constaterez probablement que vous ne l’êtes plus tout à fait :-).. La "santé mentale" peut subir le même phénomène.
L’obsession du diagnostic : comprendre ou se définir ?
Le diagnostic peut être extrêmement utile lorsqu’il permet d’orienter une prise en charge, de comprendre certains symptômes ou d’accéder à des soins adaptés. Mais il existe une différence entre utiliser un diagnostic comme une carte et l’utiliser comme une identité. "Je traverse actuellement un épisode dépressif" ne produit pas nécessairement le même effet que "je suis dépressif". De même, "je présente des symptômes d'anxiété" est différent de "je suis quelqu’un d’anxieux". En fait : lorsque le diagnostic devient une explication totale de soi, chaque comportement risque d’être interprété à travers lui.
- La fatigue devient un symptôme.
- La colère devient un symptôme.
- La procrastination devient un symptôme.
- Une difficulté relationnelle devient un symptôme.
- Une mauvaise journée devient la confirmation que "quelque chose ne va pas"
Le diagnostic, qui devait permettre de mieux comprendre l’expérience, peut alors devenir une loupe qui grossit chaque imperfection.
Il ne suffit plus d’aller bien : Il faut savoir pourquoi on va bien.. et c'est un problème.
Le piège du "je vais bien, mais est-ce que je vais vraiment bien ?"
Un autre phénomène apparaît lorsque la recherche du bien-être devient elle-même une source de pression. Il ne suffit plus d’aller bien. Il faut savoir pourquoi on va bien. Il faut être aligné avec ses valeurs.Comprendre ses émotions. Avoir une bonne estime de soi. Et n'oubliez pas d'être "résilient" surtout ! Et aussi d'être capable de poser vos limites. Et bien-sûr n'avoir que des relations saines, partout, tout le temps (c'est quand même mieux, pour être tout à fait honnête...).Oh et gérer correctement son stress ! Et surtout : ne pas aller mal. N'oubliez pas de ne pas aller mal s'il vous plait. Notez le dans votre agenda. Vous voyez : on peut très rapidement, paradoxalement, transformer la santé mentale en nouvelle performance. À force de chercher la bonne manière de vivre, on peut finir par ne plus être en train de vivre. On devient spectateur de son propre fonctionnement.
La perspective systémique : le problème est parfois entretenu par la tentative de le résoudre
Une approche systémique invite à regarder non seulement le symptôme, mais aussi ce qui se passe autour du symptôme. Et notamment les tentatives mises en place pour le contrôler. Une personne anxieuse peut tenter de vérifier constamment son niveau d’anxiété. Une personne qui craint la dépression peut surveiller son humeur chaque matin. Une personne qui doute de sa santé mentale peut rechercher quotidiennement des informations sur ses symptômes etc. Dans chacun de ces cas, la stratégie paraît logique : "Si je surveille suffisamment le problème, je pourrai le maîtriser." Mais cette surveillance maintient paradoxalement l’attention sur le problème. Plus je vérifie si je suis anxieux, plus l’anxiété devient importante. Plus je vérifie si je suis heureux, plus je remarque les moments où je ne le suis pas. Plus je cherche à savoir si je suis « normal », plus je deviens attentif à tout ce qui pourrait ne pas l’être. Le problème n’est donc parfois plus uniquement l’émotion initiale. C’est la relation que nous avons construite avec cette émotion.
Votre objectif ne doit pas être celui de vous sentir bien.
C’est ici que les approches orientées vers la flexibilité psychologique, comme la thérapie ACT, apportent une perspective intéressante. L’objectif n’est pas nécessairement de supprimer les émotions désagréables. Il n’est pas non plus de parvenir à une parfaite connaissance de soi. Il s’agit davantage de pouvoir continuer à vivre, agir et entrer en relation avec les autres sans avoir besoin de résoudre chaque inconfort intérieur avant de poursuivre sa journée. Pour Thomas, le travail n’a donc pas consisté à identifier une nouvelle étiquette. Il a consisté à expérimenter quelque chose de beaucoup plus simple : Ne pas répondre à toutes les questions que son esprit lui posait, faire le tri. Lorsqu’il ressentait de l’anxiété, au lieu de chercher immédiatement pourquoi, il pouvait simplement constater : "Je remarque que je suis anxieux." Puis revenir à ce qu’il était en train de faire. Lorsqu’une mauvaise journée apparaissait : "Aujourd’hui est une mauvaise journée. Elle n’a pas nécessairement besoin de devenir une explication sur ma personnalité." Progressivement, il a découvert quelque chose d’important : On peut ressentir quelque chose sans avoir besoin de l’interpréter.
Parfois, la meilleure façon de retrouver le chemin du mieux-être consiste simplement à sortir du miroir et retourner dans la vie.



