Une maison au milieu d’un paysage naturel visible à travers une porte sombre entrouverte au premier plan

À force de tout se dire, avons-nous oublié de nous rencontrer ?

Plus on se parle, moins on se rencontre : le paradoxe de l’hypercommunication !Nous n’avons jamais eu autant de moyens de communiquer. Messages, réseaux sociaux, appels vidéo, notifications : les occasions d’entrer en contact se multiplient. Pourtant, quelque chose semble parfois se perdre dans cette abondance, voire devenir inaccessible. Et si, à force de vouloir rester connectés, nous avions progressivement oublié ce qui fait la profondeur d’une relation humaine ?

L’illusion de la proximité

Nous partageons nos journées, nos émotions, nos opinions. Nous suivons quasiment tous la vie des autres à travers leurs publications et échangeons des dizaines de messages. Mais les connaissons-nous réellement ?

Dans ses réflexions sur la société numérique, notamment dans Dans la nuée, Byung-Chul Han souligne un paradoxe : la multiplication des échanges ne garantit pas la profondeur des relations... L’information circule, certes, mais vous savez bien que la rencontre humaine ne se réduit pas à un échange d’informations.

En tant que psychologue cette distinction me paraît essentielle. Il arrive que deux personnes communiquent énormément, s'expliquent longuement, se répondent sans cesse, tout en continuant à se sentir profondément incomprises. Car communiquer ne signifie pas nécessairement écouter. Le paradoxe est que nous pouvons entendre les paroles de l'autre tout en restant préoccupés par ce qu'elles signifient pour nous, par la place que nous occupons dans sa vie ou par la reconnaissance que nous espérons obtenir. Dialogue de sourds ?

Nous pouvons être constamment en contact avec quelqu’un sans jamais véritablement le rencontrer

Quand l'autre devient un miroir

Cette difficulté nous conduit à interroger une autre dimension de notre époque : le narcissisme. Il ne s'agit pas ici de désigner des personnes vaniteuses ou égocentriques mais de comprendre comment l'autre peut devenir un miroir chargé de confirmer notre valeur.

Par exemple : nous attendons sa réponse pour nous sentir importants, son attention pour nous sentir aimés, ses compliments pour nous rassurer. Puis progressivement nous pouvons finir par mesurer la qualité d'une relation à la fréquence des messages, à la rapidité des réponses ou aux signes d'intérêt reçus...

Une question prend alors le dessus : « Quelle place ai-je pour lui/elle ? »

Bien-sûr cette interrogation est légitime. Nous avons tous besoin de reconnaissance. Mais la difficulté apparaît lorsque ce besoin occupe tellement de place qu'il nous empêche de nous intéresser véritablement à l'autre !

Le problème se situe donc ici : au lieu de rencontrer une personne, nous cherchons parfois à travers elle une confirmation de notre propre valeur.

La proximité a besoin de distance

Byung-Chul Han nous invite également à repenser notre conception de l'intimité. Nous avons tendance à croire au 21e siècle qu'être proche, c'est tout partager, tout savoir et rester constamment disponibles. Pourtant, une relation profonde suppose aussi de reconnaître que l'autre possède une intériorité qui nous échappe. Je crois que cette idée mérite d'être rappelée aujourd'hui : parce que nous pouvons joindre quelqu'un à tout moment, nous finissons parfois par considérer qu'il devrait pouvoir nous répondre à tout moment. Or, chers lecteurs, être joignable n'est pas être disponible. Et être disponible ne signifie pas devoir répondre immédiatement.

Le paradoxe de la "communication non violente"

Pour tout vous dire, j'ai une dent contre la communication non violente. Non pas que je prône la communication violente (si c'était le cas, il serait encore temps de cliquer sur la croix en haut à droite et de blacklister mon nom), mais je me méfie de cette idée selon laquelle il existerait une manière suffisamment juste, bienveillante et maîtrisée de communiquer pour éviter les incompréhensions et préserver nos relations.

À force de vouloir trouver les bons mots, identifier nos besoins, accueillir nos émotions et formuler nos demandes sans heurter l'autre, nous risquons de transformer la relation en un exercice permanent de maîtrise de soi. Chaque désaccord devient un problème de communication à résoudre. Chaque maladresse, une erreur de formulation à corriger. Chaque émotion un peu vive, quelque chose qu'il faudrait apprendre à exprimer plus correctement.

Mais depuis quand une relation humaine devrait-elle ressembler à un entretien parfaitement conduit ?